Fantasque

Une petite cuisine, dans un des corons du Nord-Pas de calais, 1973

M’sieurs… racontez-moi encore.

Les années 70, mon enfance passe et je n’ose compter le nombre de fois où j’ai posé cette question avec la naturelle curiosité d’un gamin de 5 ou 6 ans à ces amis de famille. Le fait d’y penser me rappelle le parfum âpre du tabac à rouler, l’amertume typique du café à la chicorée qu’ils dégustaient ensemble tout en jouant à la manille tous les jeudis avec mes grands-parents dans la maison située au cœur du coron. Je vois encore ces mains, noirs charbon, usées par des années de travail à la mine, trembler à tour de rôle en racontant cette histoire si particulière. Je la visualise même, encore et encore, dans mes rêves parfois.

Dans mes souvenirs, ils étaient deux vieux amis, deux vieux compagnons de route, deux mineurs de fond. Le plus âgé racontait toujours la même histoire. Il s’attardait généralement sur des détails étonnants et l’autre à table, plus réservé, un « taiseux » comme on dit, acquiesçait en me fixant avec un visage toujours impassible. D’ailleurs il ne jouait jamais aux cartes. C’est à peine s’il buvait son café mais il était présent et cela semblait essentiel pour lui.

C’était une autre époque, les discussions tournaient toujours autour des mêmes préoccupations : la compagnie des mines, les problèmes de santé et les tourterelles ! Le vieux était colombophile comme beaucoup de mineurs de sa génération.

Il avait donc connu les treize. Les treize survivants de la catastrophe de Courrières qui réussirent à retrouver un puits et donc une sortie, après avoir erré dans l’obscurité la plus totale sur des kilomètres,  presque vingt jours après la tragique explosion. Ce sont 1099 hommes et enfants qui périrent le 10 mars 1906 d’un coup de poussier. Lui-même aurait été, semble-t-il, le quatorzième ou peut-être un quinzième. A vrai dire cela n’est pas important. Il était un des derniers rescapés retrouvé quelques jours plus tard. Il avait commencé, jeune, à l’âge de 12 ans, comme enfant-ouvrier, un galibot ! Mais pas n’importe lequel, car il était meneu d’quéviaux, conducteur de cheval. Une vie dans le fond de la mine rythmée par le passage dans la salle des pendus, et la récompense d’un briquet plus que nécessaire pour tenir dans cette atmosphère étouffante où la descente dans la gayole avait une odeur de voyage aux enfers.

« Nous étions trente-trois au fond après le coup de poussier », dit-il.

Au fur et à mesure qu’ils avançaient, l’horrible spectacle des camarades jonchant le sol  se répétait à tel point de devenir routinier. Le vieil homme me racontait que son compagnon d’infortune pleurait, les quelques dizaines de chevaux ayant succombés sous le poids des cinq-cents kilogrammes de charbon que contenaient les berlines. Veinard, Souris et les plus majestueux, Haizum, Mamoun, ou encore Tianma ; il les connaissait tous par leurs noms. Des chevaux qui devaient pour certains être reformés car malades ou aveugles et donc inutiles à la mine. 

D’ailleurs il n’avait qu’une seule peur. Car, pour survivre, on ramassait et se nourrissait de tout ce qu’on pouvait trouver.  Il n’osait imaginer qu’ils allaient s’en prendre à son cheval, Fantasque, une magnifique jument !

« Pris d’étouffement et stressée, Fantasque nous devançait de quelques centaines de mètres. Le claquement léger des sabots sur le sol nous guidait presqu’à l’aveugle. Je pouvais l’imaginer au loin par une légère ombre blanche qui évoluait dans la pénombre dense. Parfois la faim et la soif étaient tellement paralysantes que recroquevillé et sanglotant à même le sol, moi et quelques autres succombaient. Les camarades se relayaient pour nous transporter inconscients pendant un jour ou deux et nous errions comme des fantômes dans cette caverne infernale. Il arriva même que nous repassions sur nos pas, perdus comme à jamais. Fantasque nous faisait tourner bourrique mais elle nous guidait. La jument blanche ne me trahissait jamais.

Je me souviens que tout tchio, disait-il sur un ton grave, Il y avait ce vieillard de Saint-Pol-sur-Ternoise. Il n’aimait pas les chevaux, il me parlait tout le temps du qu’vau blanc qui portait un collier à clochettes pour attirer ses victimes. Selon la légende, c’était un lutin qui pouvait se transformer en cheval blanc pour embarquer ses victimes dans la noyade ou les souterrains. Il me faisait peur avec cette histoire et je me souviens de son « Gare à ti, v’lo ch’goblin ! ». Il m’avait donné à l’époque une petite médaille en argent représentant un fer à cheval ou une demi-lune que j’avais vite perdu en jouant avec mes camarades. Mais revenons à notre histoire, dit-il.

On entendait donc de temps en temps un gamin hurler au loin.

Certainement un galibot qui était lui aussi perdu. La moitié du groupe décidait de suivre cette voix lointaine. Peut-être que c’était les secours ou que l’enfant nous indiquait la sortie. Il avait l’air heureux car on l’entendait rire un peu, par moment.

Avec quelques camarades, nous décidions de continuer à suivre Fantasque… car, c’est sûr que la jument savait où aller. Apres tout, les chevaux sentaient les choses bien mieux que nous autres. Je me souviens qu’ils me disaient : si on ne trouve plus rien à ramasser, il faudra qu’elle y passe la jument. Je détestais cette idée.

Il faisait noir.

Au loin pas de voix… Nous étions totalement perdus… Et l’air était irrespirable. Cinq de mes camarades tombèrent.

Puis, ce fut moi.

A mon réveil, l’obscurité totale envahissait la bowette. Mon visage embrassait la poussière et ouvrant les yeux, je découvrais à même le sol une médaille en forme de lune étincelante. Je la ramassais. Elle était bordée de petits motifs anciens. Elle semblait à ce moment un vieux souvenir. C’était la médaille du vieillard ! Je la serrais fermement, en me demandant ce qu’elle faisait là.

Mes camarades étaient partis, me laissant seul, en me pensant peut-être mort comme les autres. Je ne les ai jamais revus de toute façon. J’avais faim. J’ai dû manger des morceaux de carottes et même de l’avoine qui servaient à nourrir les chevaux. Je buvais de l’eau sale.

Il faisait froid et humide alors j’ai ramassé des vêtements qui serviraient plus à moi qu’à eux, morts. Ce n’était pas la mine, c’était un tombeau !

Les lieux étaient familier et pourtant si différents.       

Il y avait comme un léger souffle avec une odeur de pourri et de soufre qui me caressait le visage. Le sol était boueux. Mes pieds s’enfonçaient. Aux extrémités de mon regard, j’entrapercevais des ombres légèrement blanches et brumeuses. Elles courraient comme des enfants autour de moi. Je ne pouvais jamais les fixer. J’avais peur. Je délirai car j’avais l’impression qu’on me touchait réellement. Alors, je me souviens, je me suis agenouillé et j’ai prié, frappant le sol de mon poing tout tenant le pendentif avec une forme de dévotion. Il y avait ce silence sifflant qui tournait autour de moi. Je n’avais rien fait de mal, je n’ai jamais rien fait de mal. Et puis, dans ce genre de moment, tu t’attaches à n’importe quoi, à n’importe qui…

Au bout de quelques jours, j’ai entendu hennir et entraperçu dans la lueur d’une lampe lointaine, deux ou quatre chevaux. Ils étaient certainement coincés par une berline. Il me semblait voir des formes bleues et noires danser sur fond de reflets métalliques et dorés. J’ai cru un instant apercevoir un magnifique char mais, je n’ai pas osé aller voir de peur qu’affamés ils aient perdu la tête. C’est comme si ils hurlaient pour prévenir de ne pas aller à leur rencontre. J’ai emprunté l’autre chemin et j’ai rejoint une autre bowette sans trop savoir où j’errais.

J’arrivais enfin ! Déclame le vieil ami un peu essoufflé, tout en écrasant ce qu’il reste de sa « roulée » dans le cendrier de table.

Je sentais l’air extérieur. A plusieurs centaines de mètres au-dessus de moi, quelques étoiles et la Lune surtout illuminaient mon visage. Je suis sorti au 331. »

J’opinai poliment du chef.

Son vieil ami souriait religieusement avec une forme de plénitude à peine effacée…

Je ne sais que penser de son histoire. La presse et les témoignages d’époque relatent cet enfer. Les morts furent vite remplacés par la compagnie des mines.

Dans la langue française, il reste un mot : « rescapé ».

Mais ce vieillard, c’est différent. Son souvenir demeure en moi tout comme ce pendentif, ici.

C’est étrange car les souvenirs parfois laissent des traces différentes. Pendant des années lorsqu’ils étaient encore de ce monde mes grands-parents me soutenaient que nous étions quatre lors de ces rendez-vous du jeudi. Le vieux, mes grands-parents et moi-même. J’ai pourtant un souvenir différent. Mais les enfants voient parfois le monde inégalement.

J’ai collecté ce récit et un lot d’objets anciens, il y a une dizaine d’années. Ce témoignage mérite de suivre son chemin. Je pense que la vision de cet enfant et du vieillard transcendent par des aspects magiques et fantastiques la perception même que nous nous faisons de l’Histoire, des histoires et de la réalité…

Stéphane Damour